L'éditeur du mois de mars est Philippe Picquier (plus de précisions ICI) :

j'y participe en lisant "Sept yeux de chats" du coréen CHOI Jae-hoon.

A venir ...

"La maison des épreuves" de Jason Hrivnak ;

"La violence et la dérision" d'Albert Cossery ;

"Les secrets de Bent Road" de Lori Roy ;

"La pièce obscure" d'Isaac Rosa.


27/02/2017

"La Maison des Épreuves" - Jason Hrivnak

"Les dénouements heureux sont laids et dangereux parce qu'ils dépouillent le monde de ses miracles. Tous les enfants le comprennent".

Le narrateur vient d'apprendre le suicide de son amie d'enfance Fiona, qu'il n'avait pas revue depuis leurs onze ans. C'est d'ailleurs dans l'école élémentaire où ils se sont rencontrés qu'elle a mis fin à ses jours. Une amitié fusionnelle liait les deux enfants, attirés l'un vers l'autre par une affinité quasi surnaturelle, une même appétence pour le morbide, une même imagination violente, délirante. Le déménagement de la famille de Fiona les avait séparés. 

Lui est alors devenu un adolescent puis un étudiant de plus en plus misanthrope, obsédé par ses rêves, pendant qu'elle, rebelle, a expérimenté tous les interdits, parcourant le monde en se livrant à maintes transgressions.

Si le père de la jeune fille a pris la peine de le contacter pour lui annoncer cette funeste nouvelle, c'est parce qu'il a trouvé dans une poche de la défunte un texte étrange, intitulé "Projet du terrain d'Essai", co-écrit par les deux enfants. Le fameux Terrain d'Essai était le lieu à la fois cauchemardesque et fabuleux où ils imaginaient envoyer leurs ennemis, pour les soumettre à d'épouvantables expériences...

... Ce qui précède est un préambule à "La Maison des épreuves" -qui ne ressemble sans doute à rien de ce que vous avez déjà lu-, dont il est en même temps une composante essentielle, puisqu'en nous éclairant sur la nature et surtout sur l'objectif de ce texte, il nous empêche de le réduire à un simple exercice de style, et nous convainc de sa dimension poignante. "La Maison des épreuves" est le livre que le narrateur imagine pour Fiona, la concrétisation de leur fantasmagorie enfantine, le texte qui aurait pu, peut-être, la sauver.

Il serait cruel de vous décrire précisément la forme, ou plutôt les formes que prend cette Maison des Épreuves dans laquelle vous entraîne Jason Hrivnak, la façon dont elle vous déroute, vous déstabilise, entrant pour une grande part dans l'empreinte que ce roman laisse en vous.

A la fois jeu de rôle dont vous êtes le héros, questionnaire à choix multiples, pseudo dissertation philosophique, ce curieux ouvrage vous emmène sur les chemins tortueux d'un territoire à la fois fabuleux et malsain, vous place dans des situations inédites, étranges, qui évoquent rêves ou cauchemars, et dont les brefs intitulés se révèlent de véritables poèmes en prose.

La succession des épreuves est déroulée avec une froideur clinique, qui contraste avec leur contenu, et donne en effet l'impression de participer à un jeu, dont l'enjeu dépasse cependant la simple dimension ludique. Car derrière l'apparent détachement avec lequel le narrateur semble avoir composé ce singulier parcours, les questions que posent cette succession d'énigmes sans réponses renvoient à la lancinante détresse des incertitudes existentielles. Comment trouver la force de vivre ? Comment être sûr de faire, pour cela, les bons choix ?

"La Maison des Épreuves" est en réalité un cri d'amour et de désespoir, qui extirpe des angoisses enfantines leur beauté malsaine pour tenter de les exorciser, un guide de navigation entre vie et mort, un mode d'emploi pour supporter la douleur de l'existence.

Accepterez-vous les règles du jeu ?

24/02/2017

"Magique aujourd'hui" - Isabelle Jarry

"Tim ne savait plus jouir seul de ce qui lui était offert, car il avait désormais un interlocuteur permanent, une extension extérieure de lui-même qui abolissait toute solitude véritable".

Thimothée Bix vit dans un monde hyper connecté, à une trentaine d'années de nous. Ce monde, bien que légèrement futuriste, nous est fortement familier, les conditions de vie n'y ayant pas subi de véritable révolution. Les individus baignent en permanence dans un champ d'ondes électromagnétiques, le progrès technologique ayant suivi sa douce courbe ascendante. Les particuliers peuvent dorénavant posséder des robots, notamment dévolus aux tâches domestiques.
La relation que Tim entretient quant à lui avec son androïde, Today, va cependant au-delà de celle que l'on est censé avoir avec une machine. Today est à la fois son assistant -le jeune homme est chercheur-, un compagnon, un confident. Ce qui lui vaut d'être envoyé par les autorités en cure de déconnexion, le contrôle de son addiction à la technologie révélant un dépassement des normes admises. Il fait le choix d'être pris en charge par un "tuteur", et se retrouve ainsi en pleine campagne, dans une ruralité désertée, loin de tout objet connecté, en compagnie d'une quadragénaire autoritaire avec laquelle il ne se sent guère d'affinités. Pendant ce temps, Today, livré à lui-même, erre dans la ville, et fait des rencontres...

Isabelle Jarry aborde avec ce roman la question de notre rapport à la technologie, au progrès, mais aussi et surtout celle de notre rapport à l'autre et à nous-mêmes, compte tenu de la prolifération des moyens techniques de communication, et de la manière dont les machines modifient notre manière d’appréhender, physiquement et psychologiquement, notre environnement.

Elle le fait sans jugement ni parti pris, faisant de son héros un individu certes "connecté", mais néanmoins capable d'analyser son addiction avec suffisamment de recul pour considérer le progrès technique comme un moyen et non comme un but. Tim voit la technologie comme une possibilité de créer entre les individus un vaste tissu de connexions, se détachant de la logique de rentabilité temporelle et matérielle avec laquelle la plupart de ses semblables l'envisagent.

Lors de son séjour "au vert", il se montre ouvert à la beauté de la campagne, à sa tranquillité bucolique, et fait l'expérience de l'introspection, devenue possible grâce à la solitude qui l'entoure alors. Coupé du monde où règne une dynamique de communication continue, où rien n'est posé, pérennisé, où tout est passé au crible de la diffusion, il renoue avec les émotions, les réflexions que suscite cette immersion en milieu "naturel", sans toutefois remettre en cause son attachement à son mode de vie, dont la légitimité lui paraît évidente. Il prend conscience, avec une sorte de détachement qui lui évite de s'impliquer personnellement dans ce constat, à la fois de l'inéluctable et nécessaire propension de l'homme à se détacher de sa condition primitive en domptant son environnement, en lui imposant sa loi, et de la vanité qui préside à l'acharnement avec lequel il tente de se convaincre qu'il y est parvenu.

Porté par une écriture alliant élégance et simplicité, "Magique aujourd'hui" porte sur l'avenir de nos sociétés un regard ouvert, curieux, qui s'interroge avec sensibilité et clairvoyance sur la place de l'homme dans un monde où il conviendra sans doute d'être de plus en plus vigilant quant à la maîtrise de la technologie et de ses applications, afin que qu'il ne devienne pas un monde dont la technologie aura fini par prendre le contrôle... 


>> D'autres titres pour découvrir Isabelle Jarry :

21/02/2017

"Le fou du tzar" - Jaan Kross

"Mon beau-frère, au moins dans sa propre vie, a jeté un pont sur l'abîme. Le prix à payer, c'est vrai, a été d'être déclaré fou. Mais pour autant que je puisse en juger, il y a tout de même trouvé son propre bonheur".

Début du XIXe siècle. 
L'Estonie s'étend alors sur la moitié nord de son territoire actuel ; la Livonie, au sud, dépendant de la Russie, est placée sous l'autorité du tsar Alexandre 1er, dont le baron Thimoteus von Bock est un proche. Un drôle de baron en vérité, qui prône des idées inspirées de la philosophie des Lumières. Qui affranchit, à la mort de son père, les deux-cents âmes dont il est devenu "propriétaire". Qui épouse une fille de serf -la belle Eeva- après les avoir, elle et son frère Jakob, confié aux bons soins d'un pasteur qui leur inculque une solide culture générale et la connaissance de plusieurs langues étrangères.

C'est d'ailleurs par l'intermédiaire de Jakob et de son journal que nous découvrons la tragique histoire de Thimoteus von Bock.

Au moment où débute ce journal, ce dernier sort de prison, après y avoir passé presque dix ans. Le tsar Alexandre, pourtant son ami, l'y avait fait interner en invoquant sa folie. Son fils et successeur Nicolas 1er l'en libère, paradoxalement sous le même prétexte, mais assigne le baron à résidence dans son domaine de Võisiku, où ont vécu Eeva et Jakob durant son absence.

Le récit alterne entre les événements qui succèdent au retour de Timo et ceux qui l'ont précédé, le narrateur revenant sur les prémisses de son incarcération et sur les longues années pendant lesquels ils ont dû, sa sœur et lui, poursuivre leur existence en ignorant où était interné leur mari et beau-frère. Il évoque notamment la découverte d'un manuscrit dans lequel Timo expose ses théories transgressives sur la société de son époque, et sa critique virulente de la politique du tsar, considéré comme injuste et rétrograde, et dans lequel il détaille un projet de constitution qu'il a proposé, ainsi que le devine Jakob, à Alexandre 1er.

Cet homme effacé, qui paraît même fade au regard du couple que forme sa sœur et son époux, porte d'abord sur les velléités égalitaires de Timo le regard un peu condescendant de celui qui, étant d'extraction populaire, se montre sceptique quant à la capacité des nobles à se mettre au niveau des pauvres, et considère par ailleurs ces beaux discours comme romanesques et peu réalistes. Il est également pris d'une sorte d'effroi : son beau-frère doit en effet être fou pour avoir, dans son souci de totale honnêteté et de totale franchise, avoir osé exposer ces idées au tsar !

Sa relation à sa sœur est elle aussi empreinte d'une sorte de distance. Il avoue ne pas l'aimer mais la respecte, et sans doute est-il un peu jaloux, ainsi qu'il l'admet, de sa fierté, de cette liberté de parole et de cette intégrité qu'elle revendique, refusant, à l'image de son mari, tout compromis. Elle est allée jusqu'à repousser, lors de l'arrestation de Timo, la sollicitude impériale... Une attitude qui à la fois force son admiration et son inquiétude. Car Jakob est un pragmatique et un prudent, presque un conformiste. Mais il est loin d'être idiot, et peu à peu, on sent s'infléchir son jugement vis-à-vis de Timo, qui, on le sent bien, malgré ses "bizarreries", le fascine et le touche. Car il reconnaît les accents de justice et de vérité dans ce qu'il considère comme le "délire" de son beau-frère, partagé entre admiration et incompréhension face à l'intégrité sans faille de cet homme. D'ailleurs, en dépit du recul qu'il prend vis-à-vis des opinions du couple Von Bock, il lui restera toujours fidèle.

"(...) celles de ses idées qui confirment le plus manifestement sa folie sont les preuves les plus évidentes de sa lucidité et de son impitoyable honnêteté."

"Le fou du tzar" est un récit fascinant de plusieurs points de vue. Son évocation du combat entre tyrannie et liberté en est un, tout comme le contexte historique sur lequel il nous éclaire. Mais je crois que ce que je retiendrai surtout de ce texte, c'est l'habileté avec laquelle Jaan Kross parvient à faire émerger, d'un narrateur a priori inconsistant dont le rôle semble se limiter à mettre en valeur un tiers, le portrait d'un individu que l'on finit par trouver admirable.

J'ai lu ce titre dans le cadre de l'activité Lire le monde, organisée par Sandrine. D'autres billets sur Tête de lecture, chez Mark et Marcel, et chez Laure, de MicMélo.

18/02/2017

"Oreiller d'herbes" - Natsumé Sôseki

"Le poète a le devoir de disséquer lui-même son propre cadavre et de rendre publics les résultats de son autopsie".

L'activité organisée par Pativore autour de Natsume Sôseki à l'occasion du "cent-cinquantenaire" de sa naissance, m'a permis de découvrir un auteur qui m'était jusqu'alors totalement inconnu. Et c'est très bien, parce qu'hormis Haruki Murakami, vers lequel je retourne régulièrement, mes incursions dans la littérature japonaise sont rares.

"Oreiller d'herbes" nous emmène à la suite de son narrateur dans une auberge de montagne, où il se retire pour oublier la vulgarité du monde, et trouver, loin de l'agitation urbaine, l'inspiration. Car ce narrateur est un artiste, plus précisément un peintre, qui ne dédaigne pas par ailleurs l'art du haïku.

Lors de sa première nuit à l'auberge, l'apparition mystérieuse, entre les arbres du jardin, d'une silhouette féminine qu'il croit entendre fredonner, le plonge dans des rêveries poétiques. L'ombre nocturne est celle de la fille des propriétaires des lieux, que d'aucuns disent folle, revenu vivre à Nakoi après son divorce...

L'approche de l'art du personnage principal s'inscrit dans la continuité d'une philosophie qu'il considère comme typiquement orientale, consistant à s'imprégner de l'environnement avec détachement, à éliminer du regard qu'il porte sur le monde -et notamment sur le milieu naturel- toute dimension émotionnelle, sans chercher à tirer du sujet de cette observation quelque profit que ce soit. Il fait ainsi l'éloge de la contemplation, et d'une forme d'impassibilité qui, en annihilant toute passion, épargne à l'individu toute sensation trop puissante susceptible d'engendrer la souffrance. A la recherche à la fois de paix et d'un raffinement éthéré dans l'accomplissement de son art, il pressent qu'il ne pourra atteindre ces objectifs que par cette distanciation.

Si le récit est ponctué de dialogues et de rencontres entre le héros et ceux qu'ils croisent parfois lors de ses pérégrinations, je retire "d'Oreiller d'herbes" une sensation assez confuse liée à ses épisodes contemplatifs, à la manière dont le narrateur semble vouloir transcender l'essence de toute chose -la couleur d'une assiette ou d'un mets, le reflet d'un clair de lune- qui lui inspire une vision esthétique dont il tente de transcrire toute la pureté...

En l'accompagnant dans son cheminement créateur, le lecteur éprouve ainsi le sentiment d'osciller entre songe et réalité. Après un début de lecture, je dois l'avouer, un peu laborieux, je me suis laissée prendre au charme apaisant de ce curieux roman.

>> Retrouvez d'autres lectures de Natsume Sôseki sur la page Facebook dédiée.

15/02/2017

"Faillir être flingué" - Céline Minard

Goulûment...

"Doucement", m'exhortais-je, "prends ton temps... à te précipiter ainsi, tu vas t'emmêler les pinceaux. Tu le vois bien, quand même, que la Minard, elle fait débouler ses personnages dans son histoire comme des boules dans un jeu de quilles -et non pas comme des chiens, parce qu'ils y ont leur place, dans l'histoire-, tu commences déjà à ne plus savoir qui a fait quoi, qui connaît qui, qui vient d'où... Et puis mince, pose-toi, pour une fois, cesse de gober les phrases sans prendre à peine le temps de respirer, arrête d'engloutir les pages avec cette boulimie à mon avis pathologique, tu vas arriver à la fin avant même d'avoir eu le temps de sympathiser avec le beau Zébulon ou cette étrange petite sauvage. Bon sang, ça se déguste, un texte pareil, apprécie la façon dont toutes les circonvolutions finissent par se rejoindre, attarde-toi sur la beauté de son écriture"...

Je n'ai pas su me retenir, me raisonner, écouter les conseils de cette lectrice idéale qui sommeille en moi et ne se réveillera sans doute complètement jamais, celle qui relit trois fois le même paragraphe pour s'imprégner de la beauté du texte, qui peut de mémoire citer des passages entiers de ses romans préférés, ou qui se souvient de la manière dont se termine un livre lu quelques mois auparavant. J'ai dévalé "Faillir être flingué", à l'image de ses héros qui, à pieds ou à cheval (plus souvent à cheval, d'ailleurs, la plupart n'ont pas l'âme d'un piéton), cavalent à la poursuite de quelqu'un ou de quelque chose, à moins qu'ils ne cherchent eux-mêmes à fuir...

Mais je ne regrette rien. 

Même si j'ai sans doute déjà oublié certaines subtilités de l'intrigue, je sais que je garderai encore longtemps en moi l'impression d'effrayante et grisante immensité qu'inspirent ces vastes plaines désertes fouettées par les vents, battues par des orages d'où émergent des visions, ainsi que le sentiment de la force du lien qui semble connecter les êtres avec une forme d'ancestralité, leur permettant par exemple d'apprivoiser des chevaux sauvages.

Je n'oublierai pas de sitôt ces héros à la gâchette facile et au poing prompt, à la fois vagabonds et bâtisseurs, capables de jouer leur vie aux cartes comme de pleurer au son d'une contrebasse ou de s'émouvoir du chuintement d'un ruisseau. 

Je serai éternellement reconnaissante à Céline Minard d'avoir su satisfaire à la fois mon penchant nostalgique, peut-être même puéril, pour le western, et mon besoin de complexité et de poésie. D'avoir su exhumer, avec un naturel déroutant, de la virilité un peu tapageuse d'un monde de brutes, la sensibilité, la candeur des rêves que cache le cœur de tout homme. 

Le roman de Céline Minard ne se résume pas... si je vous dis qu'il y est question d'indiens et de cow-boys, d'un saloon et de ses filles, de bagarres et d'amour, vous n'aurez pas l'once d'une idée de sa richesse. Épopée où se mêlent lyrisme et surnaturel, où chaque acte, chaque émotion semblent parés d'une intensité qui éveille instantanément des images à l'esprit, où la sorcellerie se fait bienveillante, source de connexion entre les individus, où la nature et les êtres semblent avoir trouvé un terrain d'entente, "Faillir être flingué" est un grand, grand moment de lecture, qui laisse longtemps incrusté en vous comme la réminiscence d'une musique qui vous emporte et vous bouleverse tout à la fois.


J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Moglug, un plaisir que j'espère partagé... D'ailleurs, je la remercie, c'est son récent avis sur le dernier roman de cette même Céline Minard (qui est aussi désormais sur ma PAL) qui m'a incitée à sortir ce merveilleux roman de mes étagères !!

11/02/2017

"Un pont sur la brume" - Kij Johnson

L'autre naissance d'un pont.

"Un pont sur la brume" vous parachute dans un univers dont on ne sait s'il est futuriste ou un passé réinventé... c'est en tous cas un ailleurs dépaysant, aussi étrange que familier, au sein duquel nous évoluons le temps d'un événement à la fois bref et porteur de retentissements sur du long terme : la construction d'un pont.

Il s'agit de relier l'Est et l'Ouest de l'empire, séparés par un long fleuve de brume, que seuls des bacs conduits par des passeurs chevronnés, telle la belle et solide Rasali, permettaient jusqu'alors de traverser. C'est le planificateur Kit Meinem d'Atyar qui reprend le projet, resté à l'état de plans depuis la mort du précédent maître d'oeuvre. Un projet d'envergure, puisque le pont, au-delà de la prouesse technique qu'il représente, sera le seul endroit sur 5000 kilomètres où personnes et biens pourront passer d'une rive à l'autre en toute sécurité.

Sa construction puis sa présence induisent de nombreux bouleversements dans l'existence de ses riverains, qui dépassent sa dimension purement matérielle. De fait, sa mise en service va sonner le glas d'habitudes ancestrales... Et le pont rapproche de la capitale ceux qui, du côté Est, se contentaient du relatif isolement dans lequel les plaçait la frontière de brume, profitant d'une certaine indépendance. Même si l'apport économique conséquent est considéré comme bienvenu, ce désenclavement, en rapprochant de l'autorité de l'empire, suscite quelques réticences. 

Le chantier, déjà, modifie la ville comme ses habitants, impulsant au lieu une dynamique nouvelle, enthousiaste et quelque peu frénétique. Les lieux d'habitations et les commerces se multiplient, la population, sur les deux rives, se développe et se diversifie.

"Un pont sur la brume" est ainsi non seulement l'histoire d'une prouesse technique, mais surtout celle d'une aventure humaine, l'auteur s'attardant plus particulièrement sur les personnages de Kit et de Rasali, devenus très proches malgré leurs différences. Lui, passionné par la construction et ce qu'elle a de grandiose, accoutumé à endosser avec ferveur son rôle de changeur de vie, survenant pour modifier l’environnement des autres avant de repartir vers d'autres missions, mesure avec ce nouveau chantier l'intensité de sa solitude. Elle, habitée par la sérénité de ceux qui perpétuent, avec humilité et assurance, une vocation ancestrale, trouve son épanouissement dans la simplicité de l'existence, et dans cette connaissance quasi intime de la brume qu'elle possède.

Texte court, le roman de Kij Johnson n'en est pas moins marquant. D'une part parce que son intrigue intègre, de façon très naturelle, des sujets de réflexion traités avec justesse et sobriété, et d'autre part parce qu'elle imprègne son texte d'une atmosphère très particulière, distillant une angoisse sous-jacente, suggérée par la dimension à la fois surnaturelle et dangereuse de cette brume indomptable et corrosive, vivante et insondable, peuplée d'hideux poissons aux proportions démesurées et de mystérieux géants dont on croit apercevoir, à la faveur d'un mouvement de nuées, l'ombre furtive...