LA QUINZAINE SCANDINAVE...

LA QUINZAINE SCANDINAVE...
LA QUINZAINE SCANDINAVE...

30/08/2016

"Silence en octobre" - Jens Christian Grøndahl

Quand l'absence de l'autre renvoie à soi-même.

Cela fait un mois que sa compagne, Astrid, est partie. Après dix-huit ans de vie commune, elle lui a annoncé un beau matin avoir besoin de prendre de la distance, et est partie en voyage pour une durée indéterminée. Leurs enfants devenus grands ayant tous deux quitté le foyer, le narrateur se retrouve seul, pour la première fois depuis longtemps, dans leur appartement de Copenhague.

C'est une séparation sans fureur ni éclat, à l'image de l'existence routinière et sereine de ce couple bourgeois évoluant dans le monde artistique... couple élégant, cultivé, ouvert, au sein duquel ne se prononce jamais un mot plus haut que l'autre... dont l'union débuta sous des auspices romanesques : tous deux meurtris par des histoires compliquées, ils ne se sont plus quittés à partir du soir où elle est montée dans son taxi -alors étudiant, il arrondissait ainsi ses fins de mois- pour échapper à un mari volage et célèbre.

Sonné par ce départ presque furtif, le héros s'interroge, se souvient, analyse. 

Il réalise que ce ne sont pas les souvenirs marquants ou les événements extraordinaires qui au final constituent le ciment de la vie commune, mais cet ensemble a priori insignifiants de rites banals, l'inlassable répétition des actes quotidiens rythmés par l'éducation des enfants et matérialisés par la création d'un langage, de gestes propres au foyer, ce lieu où l'on se sent toujours à l'aise, car chez soi au sens le plus intime du terme. Mais si tous ces éléments sont les fondements rassurants, pérennes, de la vie de couple, et par extension, de la vie de famille, ne représentent-ils pas en même temps la fin des possibles, de toutes ces perpectives -sans doute fantasmagoriques- qui semblent s'offrir à vous tant que vous n'êtes pas "installé" ? La proximité constante avec l'autre ne vous fait-elle pas évoluer dans une direction bien déterminée, au dépens d'autres chemins que vous auriez pu emprunter ? Comment être sûr dès lors que les choix que l'on a faits sont ceux qui nous ont permis d'être le plus en accord avec nous-mêmes ?

Car si les réminiscences sont dans un premier temps l'occasion de dresser le portrait d'Astrid, qu'il aime sincèrement et admire pour sa sincérité, sa dignité, son élégance naturelle, qualités auxquelles il rend un émouvant hommage, le narrateur s'interroge surtout sur lui-même, sur l'authenticité de l'homme qu'il est devenu. A-t-il acquis une véritable maturité, ou bien a-t-il simplement appris à porter avec davantage de naturel les masques derrière lesquels il dissimule ses failles et ses angoisses ? Dans sa tentative de décrypter ce qu'il est, il se demande si la conviction que sa rencontre et sa vie avec Astrid était la possibilité d'être enfin en adéquation avec lui-même, n'était pas une illusion... d'une manière générale, l'individu est-il une entité absolument indépendante, entièrement maître de ses choix et de la façon dont il se construit ? Ou bien n'est-il que la somme des influences provoquées par le regard que les autres posent sur lui ?

L'absence de sa compagne remet en question les perspectives de tout son univers, et fragilise les fondements de son équilibre intérieur. Il comprend que l'on se fourvoie en admettant la présence de l'être aimé comme une évidence, un acquis, et surtout, il prend la mesure de ce qui, malgré les années passées ensemble, reste insaisissable, impénétrable chez l'autre, ces secrets profondément intimes dont on a soi-même à peine conscience. 

Il émane de "Silence en octobre" une douce mélancolie dénuée de rancoeur, et introspective : si la question des motivations qui ont poussé Astrid à s'éloigner est sous-jacente et ominprésente, la démarche du narrateur est finalement égocentrique, car surtout fondée sur la quête d'une définition de soi. 

Le récit se déroule avec lenteur, dévidant le fil des souvenirs du narrateur, décortiquant ses réflexions. En fonctionnant par associations d'idées, par enchaînement de digressions, il donne parfois le sentiment de tourner en rond, revenant sur un même événement, perdant le lecteur dans une chronologie confuse.

Je retire de cette lecture un sentiment mitigé, celui d'avoir vécu une alternance de moments d'ennui et de fulgurances de beauté grâce à l'écriture toujours élégante de Jens Christian Grøndahl, et à cette dimension discrètement nostalgique qui imprègne son texte.

>> D'autres titres pour découvrir Jens Christian Grøndahl :
Piazza Bucarest
Les mains rouges



29/08/2016

De retour... parmi les vivants !

Ainsi que mon avis de trêve estivale vous avait permis de le deviner -sans trop de difficultés je présume-, nos envies de calme dépaysement, de changement d'ambiance, nous ont menés, mon compagnon et moi, au pays des vikings...

Du calme, on en a eu...
Du dépaysement aussi, parfois... : je n'oublierai sans doute jamais la lumière transparente et l'atmosphère surnaturelle de la pointe de la péninsule danoise, où se rencontrent mer du Nord et Baltique, ou la solitude sauvage de la longue étendue de sable de Lokken parsemée de ses 480 cabanes de plages... inoccupées...





Mais si j'avais su...
... que le Danemark s'apparente plus ou moins à une immense Beauce -terne et plate ruralité semée de blé, de blé et... de blé-, 
... que ses habitants, sans doute très fiers de leur appartenance à la nation du bonheur, si je me fie au nombre de drapeaux plantés dans les jardins, craignent les inconnus en général, et les étrangers non germanophones en particulier, 
... que les promesses de dégustations de harengs séchés dans un petit port de pêche convivial et authentique se transformeraient en parcours du combattant pour tenter d'avaler autre chose qu'un hamburger ou un hot-dog, 
... qu'à partir de 19h30, les rues sont vides (pour celles qui ont connu un tant soit peu d'animation en journée),
... que les campings ne comptent même pas un point buvette où se rafraîchir d'une Carlsberg en tentant de lier connaissance avec les locaux, 
... que sur la côte ouest, le vent, permanent, est tellement puissant qu'envisager de se poser une minute sur la plage pour savourer un bon bouquin est une utopie...



... et bien, je serais partie en Beauce (au moins, il y a fait beau) !

(Sinon, Copenhague, c'est plutôt sympa, et nous avons fait au cours des trajets aller et retour des étapes en Belgique et dans le Nord de la France que nous avons vraiment apprécié !)

Bon, tout cela pour vous dire que j'ai tout de même profité des moments de détente sur la plage des longs trajets en voiture pour faire une immersion dans une petite part de littérature scandinave, dont vous pourrez découvrir les billets conséquents au cours des quinze jours à venir.

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AU PROGRAMME ...

Quelque chose de pourri au royaume du Danemark ?

L'âpre brutalité, le réalisme désespéré de "Submarino", de Jonas T. Bengtsson viendront s'opposer à la tonalité mélancolique de l'incontournable Jens Christian Grøndahl et de son "Silence en octobre", et nous ferons relativiser la légendaire plénitude du peuple danois...


De la relativité des regards portés sur le monde...

A croire que d'être né au pays des trolls excite l'imagination des écrivains norvégiens, et suscite la volonté d'explorer les mondes fantasmagoriques de la psyché humaine... Ainsi, "Elling" nous livrera sa manière bien personnelle d'envisager le monde, tandis que Terjei Vesaas nous perdra, avec "L'incendie", dans une réalité incertaine, que nous feront visiter d'étranges et inquiétants personnages...


Un monde de fous ?...

Décidément, j'ignore si c'est un hasard, mais mes deux incursions dans la littérature suédoise m'ont emmenée dans les méandres de la folie... après "Elling", qui traitait déjà d'une certaine forme de démence, "La pièce" et "Beckomberga" ont été l'occasion de croiser la route de deux hommes ayant appris à composer avec leurs failles de manière bien différente...

A demain !

30/07/2016

PAUSE... rendez-vous en septembre !

Je prends, à contresens,
la route des vacances :


... je dis non au sud
et crie sus au nord !









   

La belle Bruges et son port 
en guise de prélude,






... je file vers celui que l'on dit 
être le plus heureux des pays...

29/07/2016

"Solaire" - Ian McEwan

Humour anglais ?

On oublie souvent à quel point Ian McEwan peut être drôle (je ne sais pas si vous avez déjà eu la curiosité d'aller voir à quoi il ressemble, mais il faut dire que sa physionomie n'inspire pas spécialement la rigolade...). C'est bien, par conséquent, qu'il nous le rappelle de temps en temps.
Et "Solaire" a beau aborder des thématiques tout à fait sérieuses, voire dramatiques, de portée individuelle, ou plus universelle, il s'agit d'un roman que j'ai surtout pour ma part trouvé fort réjouissant, entre autres grâce à son risible personnage principal, qui parvient à être à la fois charismatique et pathétique, d'une suffisance insupportable, moqueur, impatient, et suscitant pourtant une certaine sympathie.

Et ce n'est pas n’importe qui : Michael Beard est un ancien prix Nobel de physique, qui a révolutionné le monde de la science avec une théorie à laquelle je n'ai pas compris grand-chose (mais ce n'est pas très important). Malgré un physique plutôt ingrat -il est petit, chauve et rondouillard-, son succès auprès des femmes lui vaut quelques déboires. Marié à cinq reprises, collectionnant les maîtresses, il réalise un peu tard être fou de désir pour Patrice, sa dernière épouse en date... Pour se venger de son mari volage, elle a elle-même pris un amant -un rustre et solide maçon- qu'elle fréquente avec une ostentation fort irritante pour Michael.

D'un point de vue professionnel, bien que relativement actif, il stagne sur la vague de sa renommée en multipliant de redondantes conférences et interviews, et en participant à de vagues projets sans réelle ampleur. Il réalise que depuis son prix, obtenu deux décennies auparavant, il n'a plus d'étincelle, ni d'idée nouvelle. La préoccupation scientifique du moment -le réchauffement climatique- provoque en lui peu d'intérêt : bien qu'il déplore vaguement la situation, il a d'autres préoccupations (comme trouver, par exemple, l'occasion de casser la gueule à cet abruti de maçon)... une attitude qu'en bon opportuniste il va modifier, lorsqu'il décide de se reprendre en main pour redonner une impulsion positive à son existence.

Ian McEwan pose avec "Solaire" un regard amusé et lucide sur ce qui fait courir ses contemporains. Il met en scène leurs travers sans complaisance ni jugement, en les plaçant dans des situations dont la dimension cocasse, voire grotesque, met en exergue la vacuité et la vanité de leurs emportements, de leurs passions. Pour ce faire, il met en parallèle les possibilités infinies et complexes d'un environnement dont la science tente de percer et de s'approprier les secrets, et la futilité, la brièveté des entreprises humaines, pour lesquelles les individus déploient stérilement des sommes d'énergie.

Ainsi, considérations scientifiques et transcriptions de théories abstraites côtoient dans son roman l'anecdotique, sous la forme d'un humour cinglant et jamais gratuit, le tout étant passé au crible d'une analyse clairvoyante des motivations plus ou moins avouables qui président à nos actes, et à la façon dont ces derniers sont par ailleurs soumis aux influences sociologiques, culturelles et médiatiques.

Tout cela fait de "Solaire" un roman à la fois drôle et intelligent.

>> D'autres titres pour découvrir Ian McEwan :

28/07/2016

"Charøgnards" - Stéphane Vanderhaeghe

"Il n'y a en tout cas rien de beau dans ces pages-là, la peur, la hantise, la couardise aussi, et le pire est probablement dans ce que j'omets, dans ce que je me refuse à relater".

"Charøgnards" est un récit nébuleux, de ceux qui vous engluent dans une réalité incertaine et obscure.

Ce journal dément et intime d'une descente dans un enfer intérieur mais attisé par par des circonstances a priori indépendantes de la volonté de son narrateur, nous est introduit par une préface rédigée en un étrange langage dérivé du nôtre, par les êtres du futur qui nous auront succédé, et qui considèrent le récit qu'ils présentent comme une curiosité anthropologique, le témoignage d'un monde disparu et imparfait.

L'auteur du journal est scénariste pour la télévision. Ou du moins l'était, jusqu'à l'invasion de son village par des hordes de charognards -corbeaux, feux, corneilles...-, qui finissent par coloniser la moindre parcelle d'espace. L'invasion survient insidieusement comme si, du jour au lendemain, sans que l'on ait réalisé la force de leur prolifération, ils étaient là, sous la forme de ces impensables nuées... et il est alors trop tard.

Ce phénomène inexplicable s'impose comme une évidence, aucun but ne semble présider à cette vampirique occupation, établie sans violence visible... le narrateur évoque pourtant, de manière sporadique, les réminiscences de scènes sanglantes, mais par bribes opaques, son esprit occultant peu à peu tout souvenir d'un avant de rassurante normalité. Son journal est la transcription de ce délitement de de sa lucidité, qu'il égrène au fil d'une chronologie qui elle aussi perd ses repères, pour se métamorphoser en une sorte d'infini présent à la lourdeur presque palpable.

Les charognards ont comme figé la marche du monde, dont ils ont par ailleurs éteint les lumières et fait disparaître les couleurs. Terré dans sa maison au cœur du village déserté, seul depuis le départ d'une épouse et d'un enfant dont il finit par oublier l'existence même, le narrateur se débat avec les mots dans une impuissante tentative pour conserver un semblant de cohérence mentale, d'humanité. Il écrit comme s'il pouvait diluer l'existence des volatiles dans le langage, mais la maîtrise de sa conscience lui échappe, la fantasmagorie et la réalité s'entremêlent, ce qui fut se confondant avec ce qu'il réinvente...

En osmose avec l’obscurcissement croissant de sa perception d'un environnement plus annihilant que véritablement agressif, sa narration, empreinte d'une poésie ténébreuse et désespérée, se fait de plus en plus saccadée. 
Son journal n'est ni appel, ni un témoignage, c'est l'expression primitive d'un vague instinct de survie qui lui aussi, peu à peu se désagrège.

Après avoir lu "Charøgnards", texte âpre, énigmatique, pas toujours facile d'accès, hommage  à l’œuvre Hitchcock, revisitée "de l'intérieur", nul doute que vous ne verrez plus de la même manière les corbeaux, corneilles, et autres freux... dont vous croiserez le chemin.

25/07/2016

"Le chemin des âmes" - Joseph Boyden

"Chacun se bat sur deux fronts à la fois, l'un contre l'ennemi, l'autre contre ce que nous faisons à l'ennemi".

Joseph Boyden nous emmène, avec "Le chemin des âmes", au cœur des tranchées du Nord de la France, louvoyer entre les obus et les tirs allemands. C'est à la suite d'un bataillon canadien que nous entamons ce funeste et périlleux voyage, plus précisément en compagnie de Xavier et Elijah, duo inséparable d'indiens Cree. 

C'est pourtant seul que Xavier rentre d'Europe, squelettique, dépressif, amputé d'une jambe et morphinomane. Avec une immense surprise, il retrouve sa tante Niska, qu'il croyait décédée, à son arrivée à la gare de sa région natale... et la surprise est partagée puisque Niska attendait Elijah, dont un courrier lui avait annoncé le retour, en même temps que la mort de son neveu.

C'est dans son canoë qu'elle embarque ce dernier pour une remontée au fil de la rivière qui les ramènera chez eux. Consciente que Xavier est très malade, et que ses blessures les plus graves ne sont pas physiologiques, elle entreprend de le soigner par la "médecine du conte", l'abreuvant du récit de souvenirs antérieurs à la naissance du jeune homme, ou se remémorant des épisodes de leur existence commune. 

Niska est l'une des rares indiennes qui, refusant toute compromission avec le monde des hommes blancs, a continué de mener une vie solitaire dans la forêt, perpétuant les coutumes ancestrales de son clan. Fille d'un sorcier tueur de Windigos (indiens acculés par la faim, ayant succombé à la tentation du cannibalisme, et donc définitivement perdus pour la communauté), dont elle a hérité du don pour prévoir l'avenir, elle a enseigné à Xavier, qu'elle a extirpé des griffes des bonnes sœurs qui tentaient de lui inculquer l'anglais à coups de trique, l'art de la chasse. Ce dernier l'a ensuite transmis à Elijah. Les deux garçons, liés par une amitié fusionnelle, sont devenus maîtres dans l'art du camouflage et de la traque, et d'imbattables tireurs. Talents qui vont leur permettre, au sein du bataillon où ils se sont volontairement engagés, de se distinguer.

La relation des souvenirs de Niska est entrecoupée par les immersions de Xavier dans le cauchemar de la guerre. Le temps de leur remontée vers leur foyer, plongé dans la brume de délires entretenus par la morphine, il revit les étapes de son baptême du feu... les longs mois passés dans la boue et le chaos, imprégné de l'odeur de charogne, gagné par une surdité grandissante, la culpabilité qui vous ronge, et cet espèce d’hébétement moral provoqué par le piétinement de toute valeur humaine... la nostalgie du pays, de plus en plus pressante, la mort devenue banalité... et au milieu de cet enfer, l'exaltation d'Elijah,  galvanisé par la liberté que lui offre la guerre, celle de tuer, et d'accéder à une reconnaissance qu'il n'aurait jamais pu espérer en d'autres temps, d'autres lieux. Elijah le fanfaron, qui acquiert par sa faconde, son assurance et surtout la précision de ses tirs une réputation qui dépasse bientôt le simple périmètre de leur bataillon. Xavier lui, reste en retrait. Peu bavard, taciturne même, il voit son ami sombrer peu à peu dans une sombre démence.

J'ai eu un peu de mal dans un premier temps à m'immerger dans ce roman, dont les passages "guerriers" me semblaient longs et répétitifs. L'aspect surnaturel du récit, en amoindrissant sa crédibilité, m'a également parfois gênée. Mais je garderai dans l'ensemble un bon souvenir de cette lecture, car je me suis finalement laissée charmer par la voix de Xavier, personnage attachant et atypique, qui s'exprime avec une sincérité touchante, créant une proximité qui contribue à la puissance d'évocation de ce douloureux "Chemin des âmes".

J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Charmant-petit-monstre (ce qui m'a permis de sortir de ma PAL ce titre qui y dormait depuis des siècles) : son avis est ICI.